Introduction
Mon infographie s'inscrit dans le thème de la dystopie positive. Elle a pour sujet un monde fictif et potentiellement futur que j'ai imaginé, dans lequel le Japon décide d'imposer à l'échelle mondiale le code moral des samouraïs, le Bushido. Le projet ne cherche pas à représenter visuellement cette conquête, mais plutôt à montrer les conséquences de ce système.
L'infographie est divisée en deux parties séparées verticalement. À gauche, on peut voir que le bushido est appliqué de manière absolue. À droite, un historien a découvert qu'un principe du Bushido avait été oublié : le Jin, qui signifie la compassion. Grâce à ce principe, les habitants de ce monde vivent de manière moins stricte que lorsque celui-ci n'avait pas encore été découvert. L'apparition de ce principe ne supprime pas les règles existantes, mais les modifie en les rendant moins dures, sans pour autant rendre le monde totalement libre.
L'objectif de ce dispositif est de montrer les limites d'un monde où tout est encadré. Le choix de l'infographie permet de souligner les différences grâce aux informations et aux dessins disposés sur la carte, afin de permettre aux spectateurs de comparer facilement les deux systèmes.
Dans la société japonaise, la conformité au groupe est une valeur très importante. Dès le plus jeune âge, les Japonais adaptent leur comportement aux attentes des autres, comme à l'école, au travail ou même dans la vie quotidienne. Cette manière de vivre leur permet de maintenir une certaine harmonie sociale, mais elle limite aussi grandement l'expression que chaque personne pourrait avoir, une pression sociale devient trop forte.
Dans mon infographie, ce principe est poussé à l'extrême. Le code moral du Bushido devient une norme obligatoire à l'échelle mondiale, qui à la base est un ensemble de valeurs. Cela permet de montrer comment un principe de conformité peut, s'il est appliqué à une certaine échelle, réduire la diversité des comportements d'une population.
Intention et fonction de l'infographie
La fonction principale de cette infographie est de permettre aux spectateurs de faire une comparaison visuelle entre deux interprétations d'un même système. Elle ne cherche en aucun cas à imposer la vision d'un seul point de vue, mais bien à mettre en évidence les différences entre les deux régimes. L'infographie invite le spectateur à comparer et à questionner les valeurs que le principe oublié, le Jin, va apporter au monde.
Le choix de la carte du monde n'est pas choisi au hasard, elle permet de représenter visuellement une uniformisation globale du système moral imposé dans l'univers présenté. Elle permet aussi d'offrir plusieurs niveaux de lecture, une lecture plus globale, où l'on peut voir une séparation claire du monde, et une lecture plus détaillée grâce aux textes et aux dessins présents dans l'infographie.
Public et dispositif de lecture
L'infographie s'adresse à un public assez large, qui ne nécessite pas de connaissances préalables sur l'univers ou le contexte pour en comprendre les enjeux essentiels. La lecture est pensée de manière progressive afin de permettre au spectateur d'interpréter les informations à travers les couleurs, les symboles et les annotations. Ce choix de mise en forme encourage une lecture active, plutôt qu'une réception passive du message transmis.
Le choix de produire une infographie, plutôt qu'un schéma strictement fonctionnel, n'est pas choisi par hasard. Il permet de rendre le propos plus accessible, mais aussi plus engageant pour le spectateur. En rendant la critique d'un monde très encadré plus agréable à regarder, l'image permet d'aborder un sujet plus lourd sans forcément provoquer un dérangement.
Le choix d'une infographie visuelle peut aussi être mis en lien avec certaines logiques esthétiques propres à la communication contemporaine. Dans le contexte où les images cherchent souvent à capter l'attention par des codes graphiques, le projet reprend ces logiques sans forcément rentrer dans une démarche publicitaire. L'esthétique n'est donc pas utilisée pour vendre un produit, mais pour permettre de rendre une réflexion critique plus accessible, tout en conservant une distance critique vis-à-vis du système critiqué.
Analyse plastique
L'infographie prend la forme d'une carte du monde centrée sur le Japon. Cette carte occupe une place importante dans la composition et structure l'ensemble de l'espace visuel. La composition est divisée verticalement en deux parties distinctes, ce qui crée une séparation claire et immédiatement lisible entre les deux zones.
Les formes utilisées sont assez simples. Les contours des continents sont réalisés à l'aide d'un trait noir fin, continu et régulier. Ce trait est uniforme et ne présente pas de variation importante d'épaisseur.
La palette de couleurs est volontairement très limitée. Du côté gauche, il y a majoritairement des nuances de gris et les éléments ne sont pas colorés. Du côté droit, des teintes de bleu et de vert sont utilisées. Ces différentes palettes de couleurs sont réparties relativement de manière homogène afin de bien distinguer les deux côtés de la carte.
Avant le Jin, les bâtiments sont très bien entretenus, et représentés par des couleurs froides. Cette rigueur montre un monde où tout devait être parfait et maîtrisé, ce qui n'aurait pas été possible avec les couleurs, étant donné qu'elles se diffusent. À l'inverse, les aplats de couleurs qui débordent des bâtiments dans la partie droite de la carte suggèrent une imperfection volontaire et assumée, mais aussi un monde plus libre où la perfection n'est plus une obligation.
Les textures de la partie de droite rappellent l'encre de Chine, voire l'aquarelle. Par endroits, la couleur verte dépasse volontairement des contours, pour créer un effet d'irrégularités.
Les éléments textuels sont disposés un peu partout sur la carte, en lien avec les zones et les éléments qu'ils accompagnent. Ils sont disposés de telle sorte à organiser le regard et à la hiérarchie visuelle.
La hiérarchie visuelle est identifiable. À distance, le spectateur perçoit principalement la structure de l'image et la division verticale. En se rapprochant, il peut lire les textes, voir plus en détails les dessins et aussi voir les variations de textures.
Analyse iconique
La carte du monde est l'élément central de cette infographie. Elle permet de montrer que le système représenté s'applique à l'ensemble du monde. La carte est centrée sur le Japon ; ce choix de cadrage permet de mettre en avant un point de vue spécifique et suggère une lecture du monde organisée autour de cette culture.
La division verticale de la carte sépare la Terre en deux, non pas pour représenter deux mondes différents, mais pour proposer une comparaison entre un état du monde avant l'apparition du principe du Jin, où celui-ci apparaît rigide et uniforme, et un état après l'introduction de ce même principe, qui se présente de manière moins stricte.
Les monuments représentés jouent un rôle important. Ils appartiennent à différentes cultures et régions du monde, mais ont été modifiés par une influence japonaise. À gauche, les monuments apparaissent très droits et très froids, avec comme représentation forte le drapeau japonais à rayons, utilisé dans un contexte de guerre. On peut voir ici une certaine métonymie, comme le fait qu'on peut voir le drapeau ou même les monuments comme une représentation des notions plus larges, telles que le pouvoir, la domination. À droite, les monuments sont représentés de manière plus vivante et plus chaleureuse, accompagnés de fleurs et de symboles tels que le Jin.
Malgré l'apparition du Jin, certains clans continuent d'exister, comme on peut le voir à l'aide des toits des bâtiments dessinés avec des couleurs différentes. Ça montre qu'un certain système reste en place, même s'il est devenu plus souple.
L'infographie comporte plusieurs langues ainsi que des éléments symboliques qui viennent compléter la lecture de l'image, comme le mot Jin. Ces éléments aident le spectateur à identifier des zones importantes et à les comprendre.
La présence de dragons dans l'eau n'est pas là par hasard. Avant comme après l'apparition du Jin, certaines croyances restent présentes dans la société japonaise. Les dragons sont là pour rappeler que, malgré les changements, certaines personnes continuent de croire au même symbole et récit.
Dispositif de l'historien et énonciation
L'infographie est pensée comme un document réalisé par un historien dont l'objectif initial était de transmettre des informations aux générations futures.
Le choix graphique renforce cette idée. En effet, les traits de la carte évoquent l'encre de Chine par l'utilisation d'un trait noir fin et continu. Ce rappel visuel fait référence aux traditions japonaises associées à la rigueur. Toutefois, même si l'utilisation de l'encre de Chine est un aspect assez traditionnel, le dessin est réalisé sur tablette.
L'utilisation de la tablette permet de créer un contraste entre tradition ancienne et technique moderne. La carte apparaît ainsi comme un document à la fois ancré dans une culture ancienne et inscrit dans une époque future.
La présence d'annotations permet d'ajouter des commentaires et de soutenir des informations liées à certaines zones de la carte. La présence de plusieurs langues renforce l'impression que la carte a été relue, complétée et interprétée au fil du temps. Ce dispositif place le spectateur face à un document évolutif plutôt qu'à une vérité définitive.
La présence de post-it aide l'historien à écrire des informations du côté droit de la carte, car sans ces post-it les annotations auraient été illisibles à cause des vagues. Cette condition renforce le fait que cette zone continue d'être analysée et comprise au fil du temps.
À l'inverse, la partie gauche de la carte est beaucoup plus facilement annotable, ce qui peut rappeler que le régime présent est plus facilement critiquable. Les zones vides renforcent l'idée d'un monde figé, dans lequel tout devait être bien encadré, laissant que très peu de place à la diversité.
Cette approche rejoint la notion selon laquelle toute image est produite par un énonciateur à destination d'un destinataire. En choisissant de représenter le monde à travers le regard d'un historien, l'infographie rend visible ce point de vue et met en scène un acte de transmission du savoir vers les générations futures.
Rakugaki et pensée visuelle
Ces notions sont, pour certaines, des échos aux principes qu'on peut voir en cours de Rakugaki. Les dessins ne sont pas utilisés de manière décorative, mais comme des outils de réflexion qui permettent de transmettre des données. La carte, quant à elle, sert à structurer les informations et à en faciliter la compréhension. Les éléments graphiques deviennent donc un moyen d'expliquer et de penser le monde représenté, comme le veulent les principes du Rakugaki.
Dans cette logique, le dessin en général devient un outil de pensée qu'on peut utiliser pour visualiser plus facilement des concepts abstraits, comme ici, l'évolution d'un système moral. Le recours au dessin d'une carte permet ainsi une meilleure compréhension du monde de l'infographie.
D'un point de vue iconique, l'image se situe à un niveau intermédiaire, entre le dessin et le schéma, ce qui permet de conserver une lisibilité immédiate tout en conservant une distance critique avec le réel.
Les dessins permettent aussi une certaine hiérarchisation des informations. Les formes, les symboles, les couleurs ne sont pas disposés et imaginés de manière aléatoire, mais ils sont là pour permettre au spectateur, en un clin d'oeil, de comprendre des informations essentielles. Comme la couleur bleue qui rappelle l'océan, le drapeau japonais de la marine militaire qui rappelle la guerre.
Choix du dispositif et lecture critique
Il aurait été possible de représenter la dystopie à travers une narration plus linéaire, comme une ligne du temps qui montre l'évolution du système moral imposé. Ce choix aurait permis une lisibilité de la temporalité plus lisible, mais il aurait rendu la comparaison des deux états du monde moins directe.
Le choix de la carte divisée verticalement a donc été privilégié pour permettre au spectateur une lecture simultanée. Le spectateur n'est donc pas invité à suivre une ligne continue, mais à effectuer lui-même des allers-retours entre les deux représentations du système moral. Cette liberté permet de comprendre l'intention critique du projet, qui ne cherche pas à imposer une réponse prédéfinie, mais plutôt permettre au spectateur d'avoir sa propre réflexion.
Si on devait prendre la vision de Roland Barthes, l'infographie peut être vue comme un dispositif critique qui remet en question certaines manières dont les valeurs sont présentées comme naturelles et évidentes. Le monde imaginé, qui est régi par le Bushido, le code d'honneur des samouraïs, qui veut que tout soit bien encadré, donne une image d'un ordre logique, alors qu'en réalité, il repose sur des choix idéologiques qui ne sont pas directement visibles.
En mettant en image cette rigidité, le projet rend visible le fait de voir les normes et le pouvoir visible. L'apparition du principe du Jin n'est pas là pour proposer une nouvelle idéologie ou même l'opposer, mais plutôt pour rendre confus cette évidence. Elle montre que le système tout entier aurait pu être pensé autrement.
Effets de sens
L'ensemble des éléments graphiques et iconiques présents dans l'infographie permet au spectateur de comprendre rapidement les enjeux du monde représenté. La division verticale de la carte, la transformation des monuments, l'utilisation de drapeaux, la présence de différentes langues et le choix des couleurs construisent une séparation lisible entre deux états d'un même système.
Le fait que la partie droite de la carte soit dite moins rigide ne signifie pas pour autant qu'il y a une disparition totale des règles. L'absence de liberté empêche le monde de ne pas basculer dans une utopie. Cette absence permet de renforcer l'idée de la dystopie positive, dans laquelle le monde reste encadré tout en ayant une légère liberté.
L'infographie ne propose pas de solution définitive. Elle nous suggère une amélioration de la vie des habitants dans le monde. Ce qui permet au spectateur de faire sa propre interprétation du futur de ce monde.
Conclusion
L'infographie permet de faire une critique d'un monde fictif grâce au système moral. À travers la carte se trouvent des symboles culturels transformés et des langages graphiques mêlant des traditions anciennes et outils numériques. La carte met en scène notre société dans un futur traversé par des tensions.
Le projet invite donc le spectateur à avoir une lecture active et aussi critique. Il s'interroge sur la place de l'humain dans un monde fortement normé et arrive à comprendre la complexité d'un équilibre entre ordre et valeur.